John Hollenbeck et le Claudia Quintet Rocher de Palmer 09 mars 2016

John Hollenbeck

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

Chronique parue le 01 mai 2016 dans la Gazette Bleue N°16 • Mai 2016 

« Belle et d’une intense modernité, la musique du Claudia Quintet est un langage indispensable »

Décidément, New York se plait bien au Rocher de Palmer, et certaines personnalités de là-bas aiment à y faire quelques haltes, afin d’y partager un peu de la « grosse pomme » qu’ils ont emportée dans leur sac. Après le très beau duo Sylvie Courvoisier/Mark Feldman en Novembre dernier, puis l’époustouflant Craig Taborn en solo en Février, voici le précieux Claudia Quintet, mené par le batteur John Hollenbeck, invité pour une résidence avec le Big Band du Conservatoire dirigé par Julien Dubois, dont le concert s’est donné le lendemain.

Ce soir, c’est donc le quintet qui a ouvert les festivités, revisitant ainsi une carrière de près de vingt ans, enrichie de sept albums à la singulière écriture, les six derniers nichés dans une caverne aux mille trésors dite « Cuneiform ». Au cours des années 90, John Hollenbeck a étudié la composition et les percussions, à la Eastman School of Music de Rochester NY, auprès de réputés professeurs. Parmi les géants avec lesquels il a ensuite collaboré, on trouve entre (beaucoup d’) autres Muhal Richard Abrams, les frères Brecker, Bob Brookmeyer, Mark Dresser, Kurt Elling, Ellery Eskelin, Peter Erskine, Fred Hersch, David Liebman, Meredith Monk, Barre Phillips, Kenny Wheeler, Norma Winstone, musiciens aux univers très variés, dont le contact peut en partie expliquer le style inimitable qu’il s’est forgé et la place qu’il tient lui-même dans ces rangs. On abordera plus loin son projet « Large Ensemble ». Notre homme enseigne aussi la batterie, l’improvisation et la composition. Il a arpenté bien des chemins de la Planète, invité à de multiples concerts et à l’animation d’un grand nombre de « clinics » et de résidences. Enfin, pour couronner son parcours, on apprend qu’il fût quatre fois nominé aux Grammy Awards. Tout cela situe John Hollenbeck, homme réservé, dont le mystère d’une apparente discrétion cache une intense envie de novation et une bouillonnante créativité qui bouscule les styles, puis les allie. Pour partager sa pensée musicale, il lui fallait un groupe à la hauteur, et ce soir, l’entouraient Matt Moran (vibraphone), Chris Tordini (contrebasse), Red Wierenga (accordéon) et Jeremy Viner (saxophone, clarinette), quatre autres sérieux agitateurs de la scène new-yorkaise, en phase totale avec les idées du leader.

Matt Moran
Red Wierenga
Jeremy Viner
Chris Tordini

On note que c’est habituellement Chris Speed qui assure saxophone et clarinette, alors que Drew Gress joue la contrebasse, en alternance avec Chris Tordini. Les trois thèmes d’entrée nous ont délicieusement invités dans l’univers fluide et savant du Claudia Quintet. Le premier morceau nous met l’eau à la bouche en dévoilant un peu de ce que sera le futur disque, alors que le second, sautillant et fendu de deux superbes chorus de contrebasse et de saxophone, est tiré de « September », sorti en 2013. Au passage, cet album est un bel exemple de l’imagination fertile qui nourrit avec finesse la créativité de John Hollenbeck : Dédier ce projet entier au dernier mois de l’été, en dix thèmes/jours ayant marqué l’Amérique, comme ce troublant « 12 th Coping song » qui évoque le sombre lendemain du sordide 11 septembre 2001. Le concert se poursuit, gracile et précis, telle la course d’un lévrier. La musique intrigue puis séduit. Claudia nous entraîne au cœur de jolies histoires, où l’on ressent bien qu’accordéon et vibraphone sont essentiels dans la poésie du quintet, comme lorsqu’ils enveloppent d’un feeling oblique et fruité un bel hommage à Peterborough, une charmante ville du New Hampshire. Les compositions du leader interpellent l’auditeur par cette lumineuse vivacité qui le saisit à chaque instant. Point de répit, des idées jaillissent de partout, elles se suivent, s’observent, puis explosent élégamment en de subtils feux d’artifice. On a l’impression d’un langage neuf, et pourtant tout existe déjà. Comme par exemple « Couch », tiré de « I,Claudia », deuxième disque du Quintet, où la batterie d’Hollenbeck ouvre avec bizarrerie. On la croirait menée par des baguettes montées sur ressorts, le vibraphone la rejoint et délivre des volutes rêveuses qui sinuent autour d’elle. Un peu plus loin, on y ressentira une impression de flottement funambule, aidé par l’archet de la contrebasse et un mystérieux raga d’accordéon, à la façon d’une Pauline Oliveros. La variété des climats rythme le concert. Ainsi, « Be happy », tiré de « For », quatrième album du groupe, est carrément enjoué et festif. John Hollenbeck y sonne le rassemblement à l’aide d’une cloche de vache, suivi d’un joyeux vibraphone, évadé de quelque dessin animé. Un petit thème en forme de ritournelle répétitive s’installe, prétexte à un beau chorus de contrebasse, sur un fond toujours mystérieux, alors que l’excellent saxophone s’associe aux polyrythmies impressionnistes du batteur. A peine le temps de se laisser bercer par la douce mélancolie de l’accordéon multi-strates de « Thursday 7 :30 pm (holy) » (1°album) que nous voici (déjà) à la fin du concert, et de retour au sompteux « September », avec « 9th Wayne Phases », hommage magnifique à Wayne Shorter. On est toujours dans le mystère qui crée de petits miracles, un groove acidulé s’insinue et peut à la fois suggérer un Weather Report réécrit ou le « Make a Move » de Henry Threadgill, auquel le Claudia Quintet fait d’ailleurs souvent penser. Hollenbeck irradie l’air, que ses acolytes respirent à pleines goulées, pour le restituer en géniales spirales. La contrebasse pilonne, le vibraphone serpente en trainées de cristal, alors que l’épatant Jeremy Viner conclut cette remarquable pièce d’une envolée free que ne renierait pas un Peter Brötzmann.Ovation bien méritée à ces artistes magnifiques, généreux et sensibles, dont les deux rappels ont fini de nous catapulter vers une autre planète. Belle et d’une intense modernité, la musique du Claudia Quintet est un langage indispensable. L’air de rien, elle défriche une aire du tout, où jazz, contemporain, free et rock s’embrassent subtilement et embrasent les cieux de lumières nouvelles.

The Claudia Quintet

http://johnhollenbeck.com/

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