Sylvie Courvoisier et Mark Feldman – Rocher de Palmer le 13/11/2015

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Par Dom Imonk – photo Alain Pelletier

Sylvie Courvoisier est une pianiste, native de Lausanne, et Mark Feldman un violoniste, né à Chicago. Ils se sont rencontrés au milieu des années 90 et se sont par la suite installés à Brooklyn. Tous deux improvisateurs, compositeurs et friands d’avant-garde, n’ont pas tardé à rejoindre l’effervescente scène downtown new-yorkaise, collaborant notamment avec John Zorn, Erik Friedlander, Herb Robertson et bien d’autres ions libres de cette mouvance. La sortie de leur premier disque en duo, « Music for violin and piano » (Avant), remonte à 1999. De nombreux concerts et festivals se sont depuis succédés, ensembles ou dans leurs projets respectifs, et tout autour de la planète. La France et notre région n’ont jamais été boudées par les tournées du couple, en diverses configurations.

Rappelons que le duo avait déjà joué au Bois Fleuri à Lormont, au printemps 2007. Sylvie Courvoisier a aussi plusieurs fois été programmée sur Bordeaux. Pour exemple le plus récent, en Juin 2013, pour deux soirées au Rocher de Palmer, aux côtés du danseur de « free flamenco » Israel Galvan, pour son projet « La Curva ».  Et puis gardons bien en mémoire les années bénies du Bordeaux Jazz Festival où on avait pu l’apprécier, au piano solo en 2006, pour deux concerts le même jour, l’un le midi et l’autre le soir. De même qu’en 2007, où elle jouait du piano préparé dans le défricheur trio Mephista, avec Ikue Mori et Susie Ibarra, devant le public ébahi du Molière Scène d’Aquitaine. On ne peut pas non plus oublier une autre incroyable rencontre un peu plus tôt, en 2005, dans le trio formé avec Vincent Courtois et Ellery Eskelin à la Halle des Chartrons. Du reste une photo des trois, prise par Guy Le Querrec sur le parvis de la Halle des Chartons, orne la pochette d’un disque de cette formation intitulé « As soon as possible » (Cam Jazz). Ce disque est tout bonnement indispensable !

Revenons à notre concert de ce vendredi 13. Ce soir-là, le public n’est pas venu très nombreux,  c’est bien dommage pour eux car ce furent encore de précieux instants. Le set a débuté par diverses pièces du répertoire du « Book of Angels » de John Zorn, habituellement jouées dans le Masada String Trio, dont Mark Feldman est membre, avec Greg Cohen et Erik Friedlander. Puis le couple s’est orienté vers ses propres compositions, comme cette très belle version de « Dune » (Sylvie Courvoisier), basée sur le film japonais « Woman in the dunes », ce titre figurant sur « Hôtel du Nord » (Intakt), album de leur quartet (formé à l’époque avec Thomas Morgan et Gerry Hemingway). Ils nous ont aussi joué trois titres figurant sur leur remarquable « Live at Théâtre Vidy – Lausanne » (Intakt) : « For Alice » (SC), en hommage à Alice Coltrane (et à la nièce de Sylvie), « Five senses of keen » et « Orpheus and Eurydice » (Mark Feldman) sur lequel Mark Feldman parvient à faire sonner son violon (du 19° siècle), comme une flûte de pan ! Ce moment est d’une telle intensité qu’à chaque fois, l’émotion est palpable dans le public qui en reste coi d’admiration. Nous nous sommes ainsi laissé emporter par ces sons, les associations, les oppositions, les pleins et les déliés, la précision ahurissante du jeu de ces deux esthètes. Cette musique est aussi une sorte de chorégraphie faite de mouvements épurés. Une « musique de gestes ». Nous avons aimé le contraste visuel entre l’attitude « placide » et sérieuse d’un Mark Feldman, sorte de sage virtuose, et les postures par moment très enlevées de Sylvie Courvoisier, presqu’en lutte contre son piano, tirant des sons du plus profond de ses entrailles, comme pour en extirper quelque « sonorité » philosophale.  Musique inclassable, à la complexité bienveillante car accessible. D’aucuns la disent « savante », on cite Ligeti, Schönberg ou Cage, mais l’on ne doit pas s’en effrayer car elle est une passerelle d’accès vers d’autres accueillants territoires sonores. Elle puise aussi sa force dans la liberté et la quasi-impossibilité de la nommer, car son inspiration est multiple et ses aspirations en constant mouvement. Elle n’est pas datable et devient un hymne universel. Ces deux musiciens fascinent par leur écoute mutuelle, leur complicité, et une écriture éclectique capable de marier naturellement des influences classiques, contemporaines, et même des bribes d’un jazz mutant, si l’on en croit  le génial « Double Windsor » (Tzadik) du trio américain de Sylvie Courvoisier (formé avec Drew Gress et Kenny Wollesen). Pour découvrir un peu plus l’univers de ce duo d’exception, on peut aussi conseiller deux autres disques incontournables : « Oblivia » (Tzadik), avec une autre version de « Dunes » et « Double Windsor » (le morceau), et « Malphas » (Tzadik), volume 3 de la collection « Book of Angels » de John Zorn.

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Nous avons tous eu beaucoup de chance d’assister à un concert d’une telle qualité, et de pouvoir ensuite échanger avec Sylvie et Mark, en toute quiétude. Nous ne l’oublierons pas. Nous ne pourrons pas non plus oublier les victimes des attentats qui se perpétraient au même moment à Paris. Pensons très fort à eux, aux survivants, à leurs familles et à la liberté. Continuons à sortir et à assister à des concerts. Que ce modeste compte-rendu leur soit dédié.

Par Dom Imonk – photo Alain Pelletier

Initialement paru sur la Gazette Bleue N°14 • Janvier 2016

 

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