Jazz in Marciac 2015, une semaine express à fond le jazz !

Par Dom Imonk

Texte paru le 01 septembre 2015 dans la Gazette Bleue N° 12

JAZZ IN MARCIAC 2015

La vaillante bastide gersoise, d’un peu plus de sept siècles, accueille depuis trente-huit ans le réputé festival de jazz dont on parle aux quatre coins du monde. On y vient d’abord intrigué, pour essayer en festivalier ponctuel, puis ça devient régulier, et un beau jour, l’idée d’apporter sa petite pierre à l’édifice nous démange. Pourquoi pas le bénévolat ? C’est ce qui m’est arrivé il y a treize ans, après y avoir été festivalier dès 1998, ce qui m’avait permis d’y découvrir, entre autres, des monuments tels que Shirley Horn, Buddy Guy, Ornette Coleman et les Brecker Brothers en acoustique.

Dimanche 26 juillet, je rejoins Marciac par une route ensoleillée, bordée de douces collines et d’énormes roues de foin. Le contact est pris avec l’équipe des « voyages » du festival, et c’est toujours un vrai plaisir que de se retrouver tous, pour discuter de l’année qu’on vient de vivre et de musique, qui est bien sûr à l’honneur. Au service des « voyages », on roule et on fait connaissance avec toute sorte d’acteurs musicaux, agents, musiciens, techniciens, journalistes, des gens connus ou pas connus, peu importe, c’est souvent enrichissant. Mais on peut aussi assister à des concerts, et c’est aussi un peu pour ça qu’on est tous là ! Alors voici quelques impressions sur ce que j’ai pu voir de Jazz in Marciac 2015, en une semaine bien trop vite passée.

Lundi 27 juillet, le chapiteau accueillait deux grands saxophonistes. C’est Kenny Garrett qui a ouvert la soirée en quintet. On connait son style généreux, depuis ces années « Miles » qui le révélèrent à la planète. Première partie de son concert : magnifique ! Des envolées coltraniennes majestueuses, et à un moment, un « question/réponse » enflammé, aux limites du free, avec son redoutable batteur McClenty Hunter. Magique ! La suite est plus proche de Sonny Rollins, lors d’une béguine sympathique et quelques citations de St Thomas. Ça se gâte peu après, aux 2/3 du set, quand survient le fameux morceau qu’il nous ressort à chaque fois en guise de rappel, où un thème simpliste est répété en boucle, il y invite le public à chanter, c’est de mode. Une bonne partie de l’assistance a certes apprécié, surtout quand il s’est mis à faire de l’human beat box sur le morceau suivant. Sympathique initiative, mais c’était loin de ce qu’avait, par exemple, pu offrir Branford Marsalis avec son génial Buckshot le Fonke, à la fin des années 90. Heureusement que Joshua Redman & The Bad Plus ont su relever le niveau. Ils étaient déjà venus en 2012 et leur répertoire se construisait en un « work-in-progress » passionnant. Là ils reviennent avec un album collectif tout frais et de superbes compositions. Il y a plus qu’une simple alchimie entre eux, ça sonne frais, il y a de l’espace un peu partout, des questions posées, des obliques, du binaire et du ternaire qui s’étreignent en de captivants contes d’aujourd’hui. Les envolées passionnées de Joshua Redman s’expriment en un lyrisme de feu, qu’entretiennent les trois de Bad Plus, avec cette joviale rigueur qui tournoie, de hachures rock en spirales free, fondant ainsi les bases mouvantes d’un véritable « Four Plus ». Groupe majeur.

Mercredi 29 juillet, retour au chapiteau avec Chick Corea en solo. Le maître arrive très décontracté en veste de jeans et tennis. C’est peu fréquent de le voir ainsi se produire « à nu », pourtant ce magicien a plus d’un tour dans son sac et maitrise l’acoustique au plus haut point. On fond à l’écoute d’un tel toucher, intact et neuf, où un romantisme à la Bill Evans est souvent perçu. Chick Corea jouera ainsi quelques savoureuses mélodies, il reprendra du Chopin et même le Pastime Paradise de Stevie Wonder. Il fera chanter le public, invitera deux jeunes gens sur scène, puis proposera quelques délicieux « children’s songs ». Concert intime d’un musicien profondément humain. Son camarade Stanley Clarke le suit avec son band acoustico/fusion, formé avec de très jeunes musiciens prodiges d’à peine vingt ans. Beka Gochiashvili (piano et synthé), Cameron Graves (synthé) et Michael Mitchell (batterie) ont déjà un jeu époustouflant, et rivalisent avec leur patron, ravi, qui le leur rend bien à la contrebasse, ou à la basse électrique (School days). Et quand Chick Corea vient rejoindre cette furieuse équipée, c’est la fête jazz-rock et l’esprit de Return To Forever réactivé enflamme la scène. Le public n’en croit pas ses oreilles !

Jeudi 30 juillet, grosse soirée à trois concerts, toujours au chapiteau. C’est le Laurent Coulondre Trio qui ouvre les festivités avec une musique bourrée de qualités. Des compositions fort bien écrites, qui captent l’attention et vous agrippent les neurones d’entrée. C’est un jazz vif, malin, il y a des parfums d’échappées, des changements de climats, un groove en spirale qui vous aspire. Laurent Coulondre excelle aux claviers, en particulier à l’orgue, sa chemise colorée et ses chaussures bleues (et chaussettes jaunes), me poussant à dire qu’il est animé d’un « multicolor feeling » (hommage à Eddy Louis qui vient de disparaitre). Mention très bien au jeu de basse multiforme de Rémi Bouyssière et au drumming impressionnant de Martin Wangermée, auquel les mots qu’aurait prononcés Jimi Hendrix à propos de John Bonham – « ce mec à des castagnettes à la place des pieds » – s’appliquent pleinement. Deuxième concert avec le Shai Maestro Trio qui a invité Kurt Rosenwinkel (guitare) et Avishai Cohen (trompette). Les cinq musiciens ont beaucoup travaillé les compositions aux balances l’après-midi, ça sonnait déjà très bien, de l’originalité se dégageait des directions complexes envisagées, on ne savait pas trop ce que cela donnerait le soir venu. Surprise. La musique du trio est chargée d’une poésie que l’on retrouve à chaque coin d’accord. Il y a un discours riche et de la personnalité dans ces compositions. On a senti que les voix des deux invités n’étaient peut-être pas encore totalement intégrées, mais c’est le devenir de cette musique qui attire par son mystère, et qui nous a marqués. Pourvu qu’ils poursuivent cette expérience à cinq, avec un disque. Rappel en trio. Très beau !
C’est un trio d’humanistes qui a conclu cette riche soirée. Paolo Fresu, Omar Sosa et Trilok Gurtu, des habitués de Marciac, réunis pour nous parler en musique d’un nouveau continent à trois pôles, dont ils sont les ambassadeurs : La Sardaigne pour le premier, Cuba pour le second et l’Inde pour le troisième. Paolo Fresu, un peu en retrait, délivre en une gestuelle précieuse, des phrases limpides de trompette et de bugle, enrobées d’une électronique discrète, alors que les doigts d’Omar Sosa semblent danser sur le piano, comme dans sa tête, et que Trilok Gurtu nous fascine par les possibilités infinies de ses percussions. Un long scat en questions/réponses entre Omar et Trilok a subjugué un public déjà acquis à leur noble cause. Ils n’avaient jamais fait ça, c’est d’une vie et d’une intensité incroyable ! Concert au-delà de la musique, l’union de trois esprits de paix.

Samedi 01 août, c’est la soirée des guitaristes, comme Marciac en propose parfois. Cap sur la Californie, on s’imagine à LA, on drive lentement sur le Sunset Boulevard, à bord d’une belle Mustang cabriolet, le V8 ronronne, de grands palmiers bordent la voie, et au loin, le soleil se couche dans l’immensité du Pacifique. D’emblée c’est ce qu’évoque le jazz-groove de Lee Ritenour, le « Captain fingers » qui, depuis les années 70, a signé une bonne quarantaine d’albums, sans compter sa participation à de multiples sessions de studio. Il arrive avec Dave Grusin, son complice de toujours, grand claviériste, compositeur et arrangeur, connu pour avoir signé nombre de BO de films comme « Les trois jours du Condor » ou « Tootsie », et tant d’autres ! Aux balances, on règle tous les détails avec une précision d’horlogerie, et on a retrouvé tout ça dans un concert feu d’artifice, où la guitare du maestro s’est plusieurs fois envolée en de magnifiques chorus, appuyés à chaque instant par le jeu savant des claviers et la rythmique funky de Melvin Davis (basse) et de Ron Bruner Jr (batterie). En rappel, un « Rio Funk » très musclé a fini d’asseoir tout le monde. C’est Dreamland à Marciac ! Transistion facile, Dreamland est aussi le nom de ce somptueux album de Michel Colombier, qui voyait la participation de super stars du jazz, parmi lesquelles Jaco Pastorius, Lee Ritenour, mais aussi un certain Larry Carlton. Et c’est son concert qui suit. Lui aussi a participé à de nombreuses sessions. Membre un temps de groupes tels que The Crusaders et Fourplay, on le retrouve aussi sur des disques de Steely Dan, de Michael Franks et de Joni Mitchell. Mr 335 – sa guitare fétiche est une Gibson ES-335 – n’a pas déçu son public. Un set tiré à quatre épingles, ce son unique, fluide et lumineux, avec cette profondeur blues, se fondant en un langage jazz savamment épicé de rock. Un jeu magnifique, presque clinique, dont on retrouve les marques originelles. Il ne joue pas plus qu’il ne faut. Le groupe qui le soutient est très pro. Malgré deux très beaux chorus basse/batterie sur « Burnable », et la vive présence des claviers sur tout le set, ça manquait un peu d’improvisations délurées. Mais quand même, quelle joie intense à l’écoute de reprises presque aussi belles que les originaux, comme « My Mama Told Me So », « Josie », « Minute by minute » et « Room 335 » (le nom de ses studios). Un rappel et fin de cette très délicieuse soirée sur deux fois six cordes. Nous sommes sur un nuage qui flotte tranquillement sur le Sunset Boulevard Marciacais.

Une trêve travail m’éloigne des festivités, mais le Lundi 10 août, c’est dans un fauteuil que j’assiste au concert du Wynton Marsalis Sextet, sur l’écran de l’ordinateur, la magie de la technique le rendant pour la première fois disponible en direct via « livestream ». L’occasion de redécouvrir le monde du trompettiste de Nola, parrain du festival depuis plus de vingt ans. Le groupe a abordé les « New Orleans Classics » avec ce son et cette élégance qui rendent la place qu’ils méritent à ces fondamentaux du jazz. Par moment, j’y ai ressenti un groove particulier, militant, terrestre par sa profondeur, quelque chose de très fort, et le regret de n’avoir pas pu les voir en vrai.

Retour Mardi 11 août, pour retrouver quelques amis et assister à une des très grosses soirées du festival. Après quinze ans d’absence, voici un prince de la Nouvelle Orleans, Dr John & The Nite Trippers. Doctor Bayou & Mister Voodoo entre en scène à pas mesurés en s’aidant de deux superbes cannes sculptées. Il y a des « gris-gris » un peu partout, un crane est posé sur le piano, ambiance. Musicien d’à peine 75 ans, respecté des plus grands, il sait tout faire. Son œuvre est considérable et se perpétue. Musique mystérieuse et envoutante, on est captivé par ses histoires et cette voix électrisante de conteur secret. Un groove-funk moite s’insinue, tatoué de blues et de rock. Encore très frais, Dr John joue surtout du piano et un peu de synthé, mais il nous offrira un très touchant « Mama & Papa » à la guitare, en équilibre sur un fil. Le groupe est de haute volée : le grand Herlin Riley, natif de Nola, qui scande chaque morceau d’un drumming très roots, autour duquel s’enlace comme une liane le groove caverneux de Roland Guerin à la basse, Jamie Kime, très fin guitariste, dont les chorus illuminent le set, et Sarah Morrow, qui dirige le groupe et joue du trombone. Avec une telle équipe, les tubes du Doctor s’envolent, comme « Iko Iko », « Right place, wrong » time », une version speedé de « What a wonderful world », « Goodnight, Irene », un inquiétant « Black widow » ensorcelé par un chorus de guitare monstrueux, et le set se finira avec un délectable « Such a night ». Merci Dr John, des ordonnances comme ça, on en veut tous les jours !
On est bien chauffé pour la suite, et George Clinton & Parliament Funkadelic arrivent à point nommé pour faire basculer cette soirée, qui avait commencé groove, en une célébration païenne au cœur d’un funk des plus puissant qui soit. Le Pape George arrive sur scène sur un « Mothership Connection » lancinant, avec un petit chapeau, des lunettes arrondies, et une sorte de manteau impossible, le nouveau look funky, fini les dreadlocks bariolées. Treize officiants sont sur scène, mais pourtant ce banquet ne portera pas malheur, mais poussera plutôt à la transe, le public danse, et, sur la partie assise du chapiteau, tous sont montés sur leur chaise, je dis bien tous ! Le band est incroyable, quatre choristes, dont deux charmantes damoiselles – l’une en petit chat – deux batteurs, un bassiste, un clavier, deux guitares, un sax, une trompette et le patron qui est partout. Ça fait du monde, le son et la pulse sont énormes. Il y a de l’animation, ça va dans tous les sens, une vraie chorégraphie funky non-stop. Il y aura aussi Monsieur le contorsionniste, dont le numéro est d’un fun ! Tous les musiciens auront droit à leurs chorus, et, ne nous fions pas au programme, c’était bien Monsieur Blackbyrd McKnight à la guitare aux cordes vert fluo, toujours aussi en verve, ahh « Maggot brain » ! Mais Ricardo Rouse n’était pas mal non plus. On ressort scotché, vidé, concert génial !

Le chapiteau c’est bien, mais il y avait aussi beaucoup d’excellents concerts à l’Astrada, en mode plus intimiste. Je n’ai pu y assister, mais je vous conseille à ce sujet la lecture des succulentes Chroniques Marciennes de notre amie Annie Robert sur le Blog bleu d’Action Jazz
Jazz in Marciac, c’est aussi un Festival Bis des plus actifs, à la programmation très recherchée, les festivaliers y sont très attachés, et la place du village est en général bondée, quand le soleil ne nous joue pas des tours. Je n’ai pu y voir que peu de groupes, mais j’avoue avoir craqué pour Helmie Bellini (la belle voix du Bis) + Kongo Square et la surprise d’y retrouver l’ami Benoît Lugué (contrebasse). Belles émotions aussi avec : Gustave Reicher Project, Charles Loos/Joe Quitzke/Jean-Philippe Viret, Isabelle Carpentier Quartet. Et un coup de cœur très spécial pour Drive In – Jean-Marc Montaut, Samy Thiébault Quartet et Edmond Bilal Band.
Voilà, la fête est finie, on s’est régalé, on est un peu triste, mais 2016 arrivera bien vite. D’ailleurs, regardez la programmation de l’Astrada qui vient de sortir, elle nous consolera d’ici là !

Par Dom Imonk

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