CELEBRATION DAY

Chronique de la projection du film Celebration Day, le 18 Octobre 2012 au Gaumont Talence :


Il y a 36 ans, presque jour pour jour, sortait le premier film de Led Zeppelin, « The Song Remains The Same ». Au printemps 1976, on s’était déjà pris le monstrueux « Presence » en pleine figure, et alors que même pas encore remis d’un tel choc, voilà que dans la foulée, un film et une bo venaient finir de nous achever ! On n’avait presque rien vu venir, à l’époque, mises à part les revues genre « Best » ou « Rock and Folk » (déjà), et la cultissime émission rock « Juke Box » de Freddy Hauser, incontournable. En ce temps-là, rien ne nous permettait de visualiser le Zep (ou tout autre groupe) en live. C’était bien avant internet, youtube et cie. La force de l’image « rare », quelques minutes du Zep à « Juke Box », ça valait déjà de l’or, alors un film en entier !
Ce film, on n’avait même pas osé en rêver, et la petite salle bordelaise, qui pouvait presque rappeler celle de la pochette du disque de la bo, bien ringarde et veillotte, était bourrée à craquer de fans babas et chevelus, avec des senteurs de tarpés et de clopes qui flottaient un peu partout, pour le bonheur de la plupart d’entre nous ! Une bobine de film merdique que l’opérateur, qui commençait à méchamment se faire huer par un public surchauffé, avait grand mal à faire démarrer, et puis le miracle vint enfin, Led Zep en live, comme si on y était, on avait même avalé sans résistance les scènes moyen-ageuses dont il était parsemé, pour le plaisir des parties live, du son et du traitement incroyable que le Zep savait donner à ses morceaux, rien à voir avec les versions studio, c’était ça sa marque, les recréer par l’improvisation, ne pas se donner de limites (ou ne pas en donner l’impression), expérimenter, quittes à se planter par moment…
En Décembre 2007, il n’y a plus cette magie, c’est le 21° siècle, Led Zep est encore plus énorme que 30 ans auparavant, même si sur le papier, il est mort en Septembre 1980. De nouveaux fans, pour la plupart les enfants des anciens, sont venus rallier les troupes, 20 millions de demandes d’inscription à la loterie pour essayer d’obtenir l’une des 20 000 places disponibles pour le concert hommage à Ahmet Ertegün à l’O2 à Londres, c’est de la pure folie ! 2007, c’est aussi l’internet pour tous depuis bien dix années (ou plus). Des quantités de vidéos furent assez rapidement disponibles sur le net, de qualités inégales mais ça donnait déjà une idée assez précise, pas sur le son réel, mais sur la playlist, sur les grands moments, sur les plantages, sur le light show , bref, nous étions déjà tous dépucelés de ce qu’avait pu être ce concert, même si nous étions beaucoup à ne pas y être. Il se disait déjà à l’époque que « quelque chose » d’officiel en ressortirait surement un jour…
Il a donc fallu cinq années pour que Jimmy Page et ses hommes peaufinent et accouchent d’une œuvre présentable et respectueuse de l’ampleur de l’évènement et d’Ahmet. L’image, le son, le rythme, le feeling et surtout l’esprit zeppelinien, devaient y être très finement captés.
Le film s’appelle « Celebration Day », pour tout fan du Zep, c’est effectivement un jour de fête. Un teasing commence sur la page facebook du groupe en septembre, il est finalement programmé en avant-première en Octobre, dans de nombreuses salles, pas moins de 60 en France, impossible de le louper ! Cérémonial d’achat de place bien à l’avance, très marrant de ressortir du guichet muni d’un petit ticket portant la mention « Led Zeppel », je pense à tous ces fans qui de 1969 à 1980, puis en 2007, ont eu un vrai ticket de concert de Led Zeppelin entre les doigts, je les imagine bien l’avoir précieusement conservé ! Chez nous, le film est à l’affiche au Gaumont Talence, salle 01, mazette! cinéma très récent, presque trop « propre », pas « rock », mais bon. Le soir du concert, la file d’attente est très longue et calme, beaucoup de grisonnants, on s’imagine reconnaître ceux d’il y a 36 ans, mais il y a aussi beaucoup de jeunes, dont certains avec leurs parents, touchant. Quant’ à moi, je fais la queue derrière un jeune (immense) qui porte un magnifique t-shirt Led Zep tournée 77, ça commence à avoir sérieusement goût là ! Puis nous voici conduits vers la fameuse salle n°01 . Pas très vaste, très confortable, genre cosy, elle se remplit bien vite, je me trouve une place bien au milieu, et voilà, il n’y a plus qu’à attendre.
Pas de souci de bobine rétive, le film démarre au quart de tour, le son est certes correct, mais j’aurais bien supporté un peu plus de puissance, et surtout un peu plus de netteté.
Après l’insert judicieux d’un vieux poste de télé montrant un reportage vintage, à propos de l’énorme concert de Led Zep à Tampa en 1973 http://youtu.be/dCyEbNGgR8I , les choses sérieuses commencent par un Good Times Bad Times qui m’avait plutôt déçu en boot, mais qui est là plus que convenable, à peu près au niveau du Wanton Song qui ouvrait les concerts en 1998. Certes on est loin du coup de poing dans la gueule qu’on s’était pris à l’écoute de la version de Led Zep 1, mais ils ont pris 40 ans dans les veines, donc ce n’est déjà pas si mal ! Quand en premier rappel de leur concert de 1998 à Bordeaux, Page et Plant avaient joué Ramble On, nous étions tous tombés à la renverse tellement c’était beau, le journaliste de Sud-Ouest (journal qui est pourtant au moins aussi branché rock que le catalogue de La Redoute) avait parlé de ce morceau comme étant fait de « bruit et de splendeur », et ça correspondait tout à fait, dément ! A L’O2, je mentirais si je disais que la magie d’un tel brulot n’a pas opéré, ce n’était pas du niveau de 1998, mais il y avait une magie certaine, et le jeu était plutôt convainquant, du moins pour du millésime 2007. Je dirais à peu près la même chose du Black Dog qui a suivi : beau, honnête, lourd et « à la hauteur » (ce solo de Jimmy !). Ce morceau est un poids lourd, aussi puissant et vicelard à piloter que les dragsters qu’affectionnait Bonzo, dont le fiston Jason, parlons en déjà, est bien dans les tours lui aussi. En effet, le Zep est un bolide, le « tight but loose », ça se pilote « dans les tours », en dessous c’est mauvais et ça patine, trop au dessus, ça peut se casser la gueule, donc beware…
Après cela, les choses « très sérieuses » commencent vraiment pour moi. In My Time Of Dying est splendide, ça ferraille, c’est d’une puissance intacte, le son et les riffs de Jimmy sont superbes, c’est vraiment ça qu’il devrait désormais jouer, la puissance de ce blues exacerbé, à la Zep quoi, ce concept de blues est définitivement à eux, il n’y a ni emprunt ni chapardage, c’est d’eux quatre, Jason représentant spirituellement Bonzo. Donc première grosse gifle pour moi, je ne l’avais pas vu en boot. For your Life a de tout temps été l’un de mes préférés de Presence et du Zep tout entier. Je le trouve très fidèle à l’esprit métallique et mathématique de cet album crépusculaire. Une équation de vie. Le band est très soudé sur ce coup là, Page ne peut manifestement pas reproduire le sublime solo de l’album, mais il bifurque vers une très habile dérive de métal envitriolé, qui fait un gros clin d’œil aux riffs d’airain du morceau précédent, c’est peut-être (et surement) un hasard, mais c’est réellement magique, deuxième grosse baffe (je vais finir les joues en sang si ça continue !). Trampled Under Foot est d’un bon niveau, certes l’on est loin des versions de 1975, avec les fameuses dérives soloïstes d’un Page qui s’envolait on ne sait où, souvent touché par la grâce, et qui au moindre pain se rétablissait illico, mais on a là un morceau qui tiens bien le macadam et qui ne nous fait pas honte. Retour au ferraillage-blues avec un très beau Nobody’s Fault But Mine, très « Presence » lui aussi, et qui, comme For Your Life, me semble être l’une des grandes réussites de l’album. Notons au passage le solo de Plant à l’harmonica, bien en phase et lui visiblement très à l’aise vocalement sur ce morceau. Même plaisir pour No Quarter, qui me rappelle furieusement la version jouée par Page et Plant à Bordeaux en 1998 (oui je sais, j’y reviens toujours !). J’aime beaucoup la guitare de Page dans ce morceau, et Jonesy ne nous a pas trop refait le coup de ses interminables solos ringards de la fin des 70s/début 80s.
Fin de l’état de grâce pour moi avec un Since I’ve Been Loving You carrément à la peine, premier ratage, mais pourquoi diable ne pas avoir tenté Tea For One ou, soyons fous, I’m Gonna Crawl ? Le Dazed And Confused qui suit sauve un peu la mise, et même si ce n’est pas la version du siècle, on est dans du très acceptable, solo d’archet compris, dommage qu’à ce moment précis là, le triangle de laser vert entourant Page ne soit pas plus mis en évidence (ils l’avaient je crois déjà utilisé pour la tournée 77). Pourtant je suis assez satisfait que les effets visuels trop « hénaurmes » du concert ne soient pas repris dans ce film, au bénéfice de plans rapprochés plus intimes, un peu à la manière de ceux filmés de leurs débuts. Suivent deux morceaux « chaud-aux-fesses » où nos Zep semblent marcher sur des œufs : Stairway To Heaven, allez ne soyons pas trop méchants : 12/20 et The Song Remains The Same, deuxième ratage : à peine 9/20, sans commentaire…
Retour de forme enfin avec les quatre derniers morceaux. Un Misty Mountain Hop, morceau méconnu mais qui fonctionne (presque) tout seul, même 36 ans après. Un chroniqueur écrivait à propos de The Wanton Song que le Zep pouvait écrire de tels morceaux en dormant, c’est la même chose pour Misty Mountain Hop, il conserve intact son charme initial, il est sans risque, du concentré de Zep quoi, bref, un sans faute. Et on continue avec une belle surprise, Kashmir, dont j’avais aussi zappé le boot de 2007, mais souvent aussi les versions live officielles, l’impression qu’il avait déjà tout dit sur Physical Graffiti. Et puis non, pour l’occasion et l’émotion aidant, il ressort vraiment comme un grand morceau carrément intemporel qui fonctionne au quart de poil, et l’un des grands bonheurs de cette soirée. De toutes façons, il reste l’une des marques indélébiles de la stature de Led Zep, il est à la fois devenu leur Big Ben à eux, voire une certaine idée d’un « commonwealth » zeppelinien qui fédèrerait depuis des lustres des hordes de fans tout autour de la planète. Et voilà déjà presque la fin du concert avec deux rappels que Led Zep était obligé de jouer. Tout d’abord un Whole Lotta Love qui ne déçoit pas, quelle pêche quand même ! Il est forcément plus resserré que les versions live officielles que nous connaissons déjà, mais la puissance est là, l’ampleur et le jeu aussi, on est dans l’historique, dans l’évangile impie selon Saint Led Zep, tous les officiants s’affairent et disent la même messe en des autels multiples, Bonzo serait bien fier de Jason qui s’en est tiré comme un grand , tout au long du concert. Page en grand prêtre assure un max, comme soulagé que le plus gros de la célébration soit déjà passé, il fait même son petit tripatouilleur électronique au beau milieu, avec à-propos et pas en has been, comme on aurait pu le craindre, les joueurs de theremin ne sont plus légion sur cette pauvre Terre, toute cette machinerie fonctionne impeccablement, ils ne se sont pas plantés, ouf ! Et puis dans le genre « vous en reprendrez bien un petit pour la route », on a bien sur droit à un Rock And Roll qui est à mon avis bien plus que syndical, ce n’est pas une simple formalité et ils s’en tirent là aussi tous très bien, le morceau est carré, lourd et élégant comme il le faut, ça cafouille peut-être un chouias à la fin, mais c’est pas grave, c’est pour le fun et le message est passé.
Concert plus que touchant, filmé à l’intimiste, avec des plans rapprochés bien plus intéressants que l’énorme light show. Concert fête de famille, hommage à un ami disparu un an plus tôt, prétexte à déboucher quelques précieux flacons, dont à peine deux étaient bouchonnés ! Il n’était bien sûr pas question de retrouver là la folie hirsute de leurs concerts de 1969 ou 1970 (Earl Court), ou de ceux qui ont suivi jusqu’à l’aube des années 80. Page, Plant, Jones et Bonham ont su offrir le meilleur de ce qu’ils avaient encore en eux il y a 5 ans, et ils ont de beaux restes. La cohésion entre eux quatre était très forte, comme du temps béni de Bonzo. Dans cette chronique, j’ai souvent parlé de Jimmy, car cet homme m’a toujours fasciné, et ce depuis le début des années 70 où j’ai découvert Led Zeppelin. C’est lui qui m’a inoculé la passion zeppeliniene, par son son, ses riffs, ses solos, son blues et ce avant de succomber aux charmes des autres membres du groupe, que je respecte tout autant. Jimmy a été à la hauteur ce soir-là, en musicien de 63 ans, qui n’a peut-être plus la souplesse nécessaire dans les doigts, mais a encore su égrainer de superbes solis par moment, et a gardé ce sens du bon son, du riff, et du drive collectif de ce groupe qui est une sacrée machine. Ce n’est pas rien à gérer. J’ai beaucoup aimé la voix et les interventions de Plant, en particulier à l’harmonica, et ce timbre d’or qui n’a pratiquement plus bougé depuis 2005 où je l’avais vu avec ses Strange Sensations. Content de l’avoir retrouvé là, même si l’on a souvent pu lire qu’une reformation du Zep n’était pas son truc. Il me tarde d’écouter le cd et de voir le dvd car le son de la salle n’était pas idéal, mais j’ai capté par ci par là de beaux grondements de basse de Jonesy qui est et reste la « force tranquille » du Zep, son puissant groove basse se retrouvait en maintes occasions, c’est lui le « funk » chez Led zep, la caméra rapprochée faisant bien ressortir cela, comme du son visuel, de même que ses boots taquinant les basses, quand il était aux claviers. Et puis Jason a assuré comme un chef, je dois avouer que je n’ai pas forcément toujours été passionné par son drumming, dans d’autres expériences qu’il a menées dans le passé, mais il s’est bien fondu dans cette sorte d’esprit rythmique du Zep dont Bonzo avait il y a bien longtemps creusé les sillons.
A propos du concert de 1973, filmé au Madison Square Garden, je me souviens qu’à l’époque, Jimmy Page interviewé dans une revue anglaise (oublié le nom, perdu la revue !) avait dit, non sans une touche d’humour so british, que c’était selon lui « an honest sort of mediocre night ». Je ne sais pas ce qu’il a pu penser de cette nuit-là, mais nul doute que l’on se situe dans une tranche de vie foncièrement honnête du Zep, après tout, ils n’étaient pas obligés d’y aller, et bien au-dessus de la médiocrité.

dom

4 réflexions sur “CELEBRATION DAY

  1. Chapeau bas, m’sieur Dom’s ! Voilà de la belle écriture comme on aimerait en lire plus souvent et qui est au niveau (voire au-dessus du niveau) des meilleures plumes de la presse rock française (que je ne lis plus depuis belle lurette, il est vrai).
    Vous m’invitez à sortir de sous leur couche de poussière les quelques albums de Led Zeppelin qui sont chez moi, quelque part.

  2. Merci pour cet article ô Dom’s 🙂 On sent la passion derrière les mots ! J’ai fini par découvrir ce concert dans une meilleure qualité que les divers bootlegs qui sévissaient à l’époque sur la toile. C’est sûr que ça envoie du lourd ! Bluesrockement vôtre, spiritual bro’ !

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